Nous repartons en prenant notre temps ce matin-là. L’orage a laissé place au ciel bleu. On contourne le Pic des Sècres, croisant la cabane de Sausse Dessus. C’est ce qu’il nous serait arrivé si on avait poussé jusque là la veille pour être à nos aises car la cabane est fermée.
À peine la journée commencée, on est en manque d’eau. On sillonne entre les herbes hautes et les vaches qui nous sont de moins en moins sympathiques car, en plus de défoncer les sentiers, elles rendent les cours d’eau imbuvables. Nous ne suivons pas de sentier et ça nous épuise mentalement. On monte une pente herbeuse en mode sangliers. On finit par trouver un petit cours d’eau, bien en altitude. Doutant que les bovins soient venus s’y abreuver, nous marquons une petite pause brossage de dents, photo à l’appui, et remplissage des gourdes. Je gère la trace un moment. Sur une erreur d’aiguillage, je nous fais escalader une barre rocheuse de pierre friable, pas malin! Une fois sur le bon chemin, on se retrouve sur une magnifique crête, on suit des izards sur un sol caillouteux à flan d’une pente bien raide qui nous vaut parfois de poser les mains pour se sécuriser. Passant par le pic de Saint-André, on voit dans la continuité le pic de Gabiet dans son cirque de petits sommets. On bascule ensuite pour longer la frontière, passant par le Pic entre les Ports doté d’un énorme kerne, puis nous descendons au port de Boucharo. On perd Quentin de vue un moment, une pause petit coin collé discrètement.
On se restore, on donne des nouvelles aux mamans et on repart, direction le cirque de Gavarnie ! Le chemin qui monte à la Brèche de Roland est magnifique. D’abord en douce montée, on évolue sur un sol oranger bordé de rochers. Ça va sans dire qu’on gobe de la tapas à volonté. On traverse le ruisseau du Taillon, doublant la queue de randonneurs de toutes nationalités. Le ruisseau est bien alimenté par le glacier du Taillon, on met les pieds dedans sans réfléchir, grosse erreur ! Mais qui fait du bien sur le coup avec le soleil qui tape. Les pieds trempés, on passe le col des Sarradets d’où l’on voit la grande cascade supplantée par le pic de la Cascade. À sa droite, l’Épaule et la Tour. À sa gauche, le pic du Marbauré et le petit Astazou qui ferme le cirque. Nous passons devant le refuge et montons sur le glacier de la Brèche qui résiste à la chaleur, bien installé sur sa face Nord. On atteint l’immense porte rocheuse, imposante brèche dans la montagne. Le vent nous rafraîchi, on avale une barre, admirant la vue de chaque côté de la brèche et on continue.
On bascule de l’autre côté du cirque, en Aragon : changement d’ambiance radical. D’un parcours surpeuplé, on passe à un chemin désert traversant à flan sous le Casque et la Tour, au pied d’une falaise et protégé par une main courante. C’est une entrée possible dans le parc d’Ordesa, magnifique, où l’on progresse prudemment. Le chemin continue dans un pierrier où un couple accompagné d’un guide, du moins nous le supposons, ouvre la voie. Un peu d’escalade, des sauts de roche en roche et on arrive dans un espace ouvert et pelé. Un troupeau de mouton est au repos au milieu du Planeto de San Fertus, curieux puisqu’il n’y a pas un brin d’herbe à brouter aux alentours.
Les nuages menacent de faire tourner la météo à l’orage. On surveille d’un œil leur évolution, heureusement rien ne se passe. Au milieu de grandes dalles de roches, un ruisseau coule. Il est chaud alors, ni une ni deux, les frangins décident que c’est là une bonne occasion de se laver. Pour ma part, je me trempe les pieds en les regardant faire. L’endroit est plutôt paradisiaque, l’eau coule doucement, de bassins en bassins, elle est limpide, du moins avant notre passage ! On repart, la route est longue.
On longe le Monte Perdido sans jamais le voir. On arrive au refuge de Goriz, gros cluster de marcheurs. On fait le plein d’eau et on repart sans trainer. En contrebas, on voit le ruisseau de Arazas qui sillonne au fond d’une vallée encaissée dont on voit les méandres. On emprunte alors le GR 11, une variante tout du moins. S’en suit un chemin au milieu des blocs rocheux. On traverse une cascade qui coule du glacier du Perdido, protégés par nos imperméables. Nos pieds commencent à être douloureux. Après le bain de la cascade du Taillon, ils sont fripés comme des vieilles pommes flétries et les plis ont frotté entre eux pour former des ampoules, miam !
Arrivant en haut d’une muraille, on quitte la face sud du Monte Perdido par le col d’Añisclo pour basculer dans la vallée de Pineta. Changement de décors, une fois de plus. On se retrouve sur une pente raide, d’abord sur un pierrier aux couleurs chaudes puis dans une forêt. On hésite à s’arrêter au bord d’une source. La météo incertaine et le souvenir de l’orage de la veille ne nous rassurent pas, mais nous sommes épuisés. On repart tout de même, se trompant de chemin, gros coup au moral. Après notre demi-tour, on hésite une fois de plus à s’arrêter mais on reprend la route, obstination. On se fraye un chemin dans une végétation haute et dense. Le plus démoralisant, c’est que nous voyons le bivouac qu’on vise. Il est de l’autre côté de la vallée de la Pineta, à notre hauteur. Le chemin n’est pas direct, il suit le relief à flan jusqu’au fond de vallée qu’on ne voit pas, ça paraît interminable. Je craque, je pleure. Le mal de pied, les kilomètres parcourus, la faim. Les frangins compatissent, on décide de s’arrêter un peu à l’arrache là où la végétation nous laisserait planter la tente, et puis tant pis pour la pluie.
On mange, il est 21h, le moral remonte, on décide de reprendre la route même si la nuit tombe. La perspective de ce bivouac au milieu d’une prairie, avec cabane au cas-où, nous motive et il nous est difficile mentalement de ne pas finir une étape. On marche sur des chemins poussiéreux et raides, comme des machines, à la frontale. On arrive face à un véritable torrent. Le débit en fin de journée ne nous permet pas de traverser au sec. Quentin se dévoue à nouveau pour faire le mulet, on passe sans problème, mais non sans appréhension, sur son dos. On continue à travers les bois et, enfin, enfin ! On débouche sur une clairière, magnifique. La lune nous éclaire, l’herbe est confortable, le rio de la Larri coule en contrebas. Olivier va tout de même dormir dans l’étable, à côté du refuge peuplé, car son duvet est léger. Nous on se la fait belle étoile au pied d’un rocher isolé, c’est jouissif. De cette journée sans fin monte une euphorie. On a fait une trentaine de bornes, demain on a 38 à faire. On se rassure en se disant qu’aujourd’hui le terrain était technique et que demain ça ira mieux.