On part avant le levé du soleil. Nous devons traverser une rivière assez large qui coule dans sa ravine, el barranco de Campo Plano. Quentin se dévoue, ou même insiste, pour faire le mulet. Il nous porte sur son dos de l’autre côté de la rive, mettant les pieds dans l’eau sans hésiter dans la fraicheur matinale. On monte jusqu’à un lac d’altitude, celui de Llena Cantal, entouré d’herbe rase, où quelqu’un a campé la nuit passée. S’en suit une ascension dans un pierrier très raide. Les derniers mètres avant le col de Tebarray, à 2800 m, sont enneigés et abruptes. Tant bien que mal, nous passons le col de et traversons à flan un désert de pierre au-dessus du lac de Tebarray.
Nous sillonnons entre los Picos del Inferno avant d’entamer une descente dans un névé. On est bien épuisés de nos journées passées mais une altercation lors de la descente dans la neige va nous redonner le sourire. À quelques 50 m de nous, un groupe de 3 ou 4 espagnols montent en crampons. Nous, équipés de chaussures de trail, on se met à glisser sur les fesses sur les belles marches tracées par les passants précédents. Indignée, la plus jeune du groupe, qui semble accompagner sa famille, me lance un « mongola » quand je passe, seul mot que je distingue au milieu de ses nombreux commentaires énervés. On continue la descente dans le pierrier jusqu’à arriver sur une zone plate d’herbe inondée au bord d’un lac, dans la vallée de Tena. Il y a le lac Bleu Supérieur puis le lac Bleu Inférieur. Après la caillasse de l’enfer, ces zones irriguées où scintille le soleil paraissent magiques. Le paysage s’ouvre et on aperçoit, loin devant nous, l’endroit où nous avons caché une partie du premier ravitaillement. Il y a toujours quelque chose de désespérant lorsque la destination est en vue : ça paraît proche et c’est pourtant si loin.
Nous descendons d’abord sur un beau lac, Embalse de Bachimaña-Alto, au milieu duquel se trouvent des îlots rocheux peuplé de quelques pins. Puis, nous atteignons le lac Bramatuero bajo, en contrebas du refuge autour duquel se trouve le ravitaillement. Je pars d’un bon pas, mon cerveau ne se concentre plus que sur le rythme. Quentin me suit de près, guettant le bon moment pour me doubler sans être rattrapé ensuite. Olivier lâche, épuisé d’avoir coupé le chemin en empruntant des raccourcis trop raides. La bonne nouvelle c’est que le ravitaillement est là, on peut espérer que notre organisation soit fiable ! Une fois tous les trois, on mange devant le refuge non gardé de Bramatuero, à l’abri d’un vent à décorner les bœufs. La crème au chocolat au lait de riz y passe, malgré le peu d’enthousiasme initial des frères. Le chocolat surprise ne fait pas long feu non plus. Bergamote, citron meringué ou fleur de sel, je ne sais plus lequel était placé dans le ravitaillement numéro un.
Prochain objectif : le refuge des Oulettes de Gaubes où est caché la nourriture pour les jours à venir. On remonte dans un pierrier le long du lac de Bramatuero Alto. La descente de l’autre côté du col de Letrero est un immense pierrier fait d’abord de gros rochers puis de petites pierres qui nous emmènent avec elles dans la pente. Enfin arrivés au pied du pierrier, on croise un groupe d’une quinzaine de personnes qui font un bout de la Transpyrénéenne (dit Transpy) chaque année. On comprend alors que la traversée porte ce nom ou un autre si elle est faite d’Est en Ouest ou d’Ouest en Est. L’avantage de la faire d’Est en Ouest, nous dit-on, serait d’avoir le soleil dans le dos durant les heures de marche matinale. Nous, on marche du lever au coucher du soleil alors le soleil on préfère l’avoir dans le dos l’après-midi ! On échange avec eux chaleureusement puis on repart pour traverser une grande prairie qu’on avait aperçue de loin avec Quentin en déposant le ravitaillement. On sillonne au milieu des vaches jusqu’au pied d’une pente raide menant de manière très directe au col qui bascule en France, sur le lac des Oulettes de Gaube dans le massif du Vignemal. On croque la côte sans problème et retrouvons notre ravitaillement sous un gros rocher.
Nous rejoignons le refuge pour pique-niquer. Il y a de l’animation et nous on regarde les gens qui s’affairent autour de nous. Un mec fait son yoga, un métalleux perd son matelas gonflé dans l’un des cours d’eau sillonnant le replat du lac, un italien parade torse-nu autour du refuge. Voulant se restaurer, on se rend compte qu’il nous manque la bouteille de gaz prévu dans le ravitaillement, panique ! Quentin retourne au rocher et la trouve, soulagement ! Entre temps, Olivier comprend qu’il a perdu le seul saucisson du voyage, déjà grignoté par une souris sous le rocher, et qu’il avait pourtant bien accroché à son sac. Une fois reposés, je propose de gérer la trace. Quentin me file son short pour que j’ai des poches afin d’accéder facilement au portable. Il se retrouve donc moulé dans mon minishort, so sexy !
En mangeant, nous avions observé toutes les personnes montant à la Hourquette d’Ossoue et nous nous délections déjà des tapas à croquer. Motivés, on repart à fond, montant comme des machines sous le chrono de Quentin qui nous encourage. Il a beau avoir le plus gros sac, il mène toujours ! On croque, tapas Hellfest, tapas pizzas etc… Défoncés, on arrive à la Hourquette avec, à notre droite, le petit Vignemale. On ne résiste pas à monter là-haut. On pose les sacs et on monte, contre la montre pour les frangins, en libre pour moi, trop morte. Petit Vignemale, 3031 m. Là-haut, une mère et sa fille se sont installées en bivouac, un beau projet à priori qui va s’avérer être une mauvaise idée avec l’orage qui arrive.
On redescend en courant, récupérons les sacs et faisons le plein d’eau au grand refuge de Bayssellance. Là, un reportage est en cours sur un couple qui fait tous les sommets à 3 000 m de la HRP. Ils sont bien équipés, piolets et crampons sur les sacs, à côté on ressemble à des trailers partis à la journée ! Nous commençons une longue descente durant laquelle on croise marmottes et izards, petit reportage animalier. Ces sentiers sont très fréquentés et les animaux, moins sauvages, se laissent approcher. Durant la descente, on passe un pont de neige. Devenu très fin par endroits, voir ouvert, on fait attention où l’on pose nos pieds. On arrive sous les nuages au bord du lac d’Ossoue où nous pensions passer la nuit dans une cabane. L’endroit ne nous plait pas et Quentin nous laisse son sac, partant en courant repérer la cabane suivante : la cabane de Lourdes. Avec Olivier, après une pause, on finit par prendre son sac et suivre ses pas. Il réapparait, nous annonçant une cabane pleine mais un plan jouable. Le ciel est menaçant. Chemin faisant, on se fait agresser par des vaches qui nous barre la route, commence à y en avoir ras le bol de ces bovins ! L’orage menace de nous tomber dessus alors on se met à courir avec les dernières forces qu’il nous reste. Nous atteignons la cabane à temps ! Des trombes d’eau tombent, l’orage éclate avec violence juste au-dessus de nos têtes, le sol tremble.
Autour de la cabane, plusieurs tentes sont montées. Dans la nuit, on voit les lumières qui s’y allument, des voies qui s’élèvent, ça doit être flippant d’être sous l’orage comme ça. Dans notre cabane, il y a du monde et il fait chaud. Tous les lits son pris alors on se tasse dans un coin pour manger. On enlève pudiquement nos chaussures, on a surement embaumé la cabane, nous on a l’habitude, eux moins. Ils sont très sympas avec nous et nous dépannent en eau. En plus de cette grande famille, un espagnol dort au sol. J’ouvre la fenêtre pour faire de l’air. Au dehors, les éclairs jaillissent, c’est magnifique. Avec Quentin, on va dormir dehors dans l’enclot devant la cabane, un peu à l’abris du vent. Le surtoit de la tente tient bon, on arrive à rester relativement au sec.